En lumière: Luc Saucier

L’an dernier fut souligné le 30e anniversaire de l’Autorité héraldique du Canada, fondée le 4 juin 1988 par Jeanne Sauvé au sein du Bureau du secrétaire du gouverneur général.  Luc Saucier, membre de la Société des calligraphes, est associé à cette institution depuis 2005.

1) Qu’est-ce que l’Autorité héraldique du Canada?

À partir du XIIe siècle, en Europe, les chevaliers adoptèrent la pratique de décorer leurs boucliers pour se faire reconnaître lorsqu’ils étaient revêtus de leur armure. Ces armoiries primitives, quoique souvent très simples, identifiaient clairement la personne. Avec le temps, les monarques assumèrent le contrôle de la concession et de l’utilisation officielle d’armoiries, ce qui leur permettait de rendre hommage à des personnes et à des groupes. Les armoiries vinrent ainsi à être perçues comme des marques d’honneur décernées par un souverain usant de sa prérogative. Les hérauts d’armes – des officiers de la cour qui jouaient également le rôle de diplomates – étaient chargés de recenser les sujets de leur souverain et d’enregistrer les armoiries à cette fin.

L’Autorité héraldique du Canada, rattachée à la Chancellerie des distinctions honorifiques, est habilitée à poursuivre cette tradition séculaire au nom de la Couronne canadienne. Les tâches principales de l’Autorité sont les suivantes : concéder de nouveaux emblèmes héraldiques (armoiries, drapeaux et insignes) de même que des symboles autochtones; enregistrer les armoiries, drapeaux et insignes ayant fait l’objet d’une concession officielle; approuver les insignes, drapeaux et autres symboles militaires des Forces canadiennes; fournir de l’information sur les usages héraldiques et leurs normes ainsi que sur les artistes héraldistes spécialisés dans différents domaines.

Je souligne que depuis sa fondation, l’Autorité héraldique du Canada se donne pour mission de prioriser les arts traditionnels, réalisés à la main, et leurs praticiens pour la réalisation de ses concessions d’armoiries.

Calligraphie: Luc Saucier. Héraldiste: Eva Pilar-Cass

2) Qu’est-ce qui vous a amené à l’Autorité héraldique du Canada?

C’est en décembre 2004 que j’ai été invité par M. Robert Watt, héraut d’armes du Canada, à passer une entrevue à leurs bureaux. Celui-ci avait été informé de ma compétence par Mme Claire Boudreau, l’actuelle héraut d’armes qui était alors son adjointe. Mon nom avait été aussi proposé par Mmes Judy Bainbridge et Cathy Sabourin, respectivement calligraphe et artiste principale et héraut Fraser à l’emploi de l’Autorité héraldique. Au préalable, je dus calligraphier un texte protocolaire prescrit. Après réception de cette ébauche, je fus invité à me présenter aux bureaux de l’Autorité héraldique. L’entrevue s’est déroulée en français, en présence de M. Watt et de ses adjoints. Je leur ai présenté mon portefolio et calligraphié leurs noms en fin de séance. Comme je répondais à leurs exigences (le bilinguisme est un atout majeur) et aussi parce que j’étais bien renseigné sur l’art héraldique et son histoire, on m’embaucha sur-le-champ!

Concession d’armoiries pour M. Jacques Janson
Calligraphie: Luc Saucier
Héraldiste: Eva Pilar-Cass

3) Quelles sont les qualités requises pour faire ce genre de travail?

De la patience, évidemment! Aussi, une faculté de concentration bien aiguisée; l’écriture d’un long texte protocolaire bilingue (entre 700 et 800 mots) dont les lettres ont une portée millimétrique est un travail exigeant. Il faut donc focaliser son attention « lettre par lettre » et ne pas anticiper la fin d’un mot ou d’une phrase pendant qu’on écrit. À défaut de cela, les erreurs apparaissent et peuvent être coûteuses à corriger. Il faut aussi garder à l’esprit que si le texte bilingue est le même dans les deux langues, le texte anglais compte souvent moins de mots que le texte français et que la mise en page doit être ajustée en conséquence.  

Il faut aussi être vigilant sur la qualité et la continuité de sa calligraphie. Donc se remettre en question, réexaminer son style, toujours le perfectionner. Enfin, ne pas se cantonner dans une recette ou un style pour les en-têtes. Ces derniers doivent refléter le thème et la couleur des armoiries qui sont concédées dans chaque document.

Aucun titre. Calligraphie: Luc Saucier

4) Combien d’artistes et de calligraphes sont au service de l’Autorité héraldique?

À ce jour, nous sommes six calligraphes et huit artistes héraldistes qui travaillons sur commande pour l’Autorité héraldique du Canada.

5) Quelle formation est exigée pour être reçu artiste héraldiste ou calligraphe de l’Autorité héraldique?

Les écoles d’art du pays proposent une formation qui permet à l’artiste héraldiste d’y puiser des ressources, des techniques et une certaine reconnaissance scolaire. En outre, la Société royale héraldique du Canada propose un programme de formation (Heraldry Proficiency Program) qui octroie un certificat en héraldisme. L’apprenti calligraphe, par contre, doit être autodidacte et se payer des ateliers selon son parcours professionnel. Au Canada, il n’existe aucun programme scolaire reconnu par l’État qui puisse former un calligraphe et certifier son expérience. Enfin, le bassin de scribes habilités à faire le travail exigé par le héraut d’armes du Canada rétrécit à mesure que l’hégémonie numérique rend caduc le geste même d’écrire. Nous sommes une espèce rare!

Aucun titre. Calligraphie : Luc Saucier Héraldiste: Debra McGarvie

6) Comment s’élabore le travail sur un document ?

D’abord, je reçois le texte du document par courriel. Ensuite, je reçois par la poste le document lui-même, serti dans une boîte en bois construite sur mesure. Le document porte déjà les armoiries peintes par l’artiste héraldiste. C’est dire avec quelles précautions je dois manipuler ce document! Je reporte le texte à calligraphier dans un fichier Word et recadre le tout suivant le gabarit prescrit, au plus près du résultat souhaité.

Je fais une ou deux ébauches des en-têtes que je fais évaluer et approuver par les hérauts d’armes Coppermine et Fraser de l’Autorité héraldique, qui assument conjointement le rôle de directeur artistique.  Commence alors le crayonnage des lignes sur le document. D’un ouvrage à l’autre et selon le nombre de mots, la portée des minuscules peut varier entre 1,5 mm et 2,5 mm.

L’inscription des en-têtes, habituellement en majuscules, est une étape particulièrement cruciale; les lettres doivent être impeccablement exécutées et tomber pile dans la longueur prescrite. Une fois cette étape franchie, la calligraphie du texte au propre peut commencer. Le style que j’emploie est toujours le même, soit la minuscule romaine. D’autres scribes emploient plutôt la Foundational.  J’utilise l’encre noire en bâton Kobaien pour le texte protocolaire et une gouache fine de couleur appropriée (W&N, Holbein ou Schmincke) pour le blasonnement des armes. Je précise que la feuille d’or n’est pas employée dans les concessions d’armoiries; on a plutôt recours à l’or en coquille (shell gold).

Mes plumes : Brause 0,75 mm pour le texte et Brause 3 mm ou plus pour les en-têtes.

Au final, ce type d’ouvrage requiert un mois de travail.

Concession d’armoiries pour M. Jacques Janson. Calligraphie: Luc Saucier Héraldiste: Eva Pilar-Cass

7) Votre style et votre métier ont-ils changé en cours de route?

Oui. J’ai remarqué une évolution au fil des ans à la fois dans mon style de lettres minuscules et dans l’exécution des en-têtes. Comme je viens de terminer mon 60e ouvrage pour l’Autorité héraldique du Canada, il est possible de mesurer cette évolution en consultant le Registre public des armoiries, drapeaux et insignes du Canada en ligne.

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